Paroles transmises 💬
Nous avons recueilli 12 paroles de personnes qui ont déclarées publiquement avoir participé au bon déroulement de l’action du 19 mars 2022 à St Gérand.
Voici la 3ème série de portraits que nous vous offrons avec 4 nouveaux portraits et leurs textes sensibles à découvrir.

Etienne
Les oiseaux que je me plais à observer sont 30 % moins nombreux que si j’étais né dans les années 70, certains ont quasi disparus dans les champs. Je n’ai jamais vu de perdrix grise. La lumière rose d’immenses serres à tomates éclaire le ciel d’hiver. Le long des routes de Bretagne est un long défilement de bâtiments d’élevage de poussins, de porcs, de poulets, de sites immenses de production de viande, de lait en poudre, d’aliments pour bétail, de fromages, de viennoiseries surgelées… Et les camions font le va et vient entre tout cela et les imports-exports avec des zones plus ravagées encore. On tente encore de s’émerveiller un peu sur la côte mais sous la surface, la rade de Brest étouffe des algues vertes, les plages du Finistère sont interdites de baignade ou envahies de vert, les ruisseaux du nord-Finistère sont chargés d’excréments de cochon. La liste est encore longue et c’est dans ce monde là que je vis.
Notre modèle alimentaire industriel est insoutenable : d’un côté il exploite à outrance les ressources naturelles, détruit des habitats, des sols et des éco-systèmes entiers, se nourrit de l’extractivisme minier et de dérivés pétroliers, et de l’autre il ne parvient ni à fournir un revenu décent à toutes et tous les agriculteur·ices, ni à fournir un accès juste et égalitaire à une alimentation saine.
Ce modèle doit être remis en cause en profondeur.
L’échec des politiques publiques à changer ce système mais surtout la volonté de ne pas le changer, impulsée par les puissants intérêts des grands groupes agro-industriels qui y trouvent leur compte nous impose de nous mobiliser par tous les moyens. Les moyens légaux, le soutien aux alternatives, mais aussi ceux qui relèvent de la désobéissance civile.
L’action du train de Saint-Gérand qui a eut lieu le 19 mars 2022 et pour laquelle je suis mis en cause s’inscrit dans ce mode d’action, non-violent mais déterminé à provoquer un changement.
Les alternatives existent mais c’est d’une manière globale et collective que le changement doit se faire. Une des solutions les plus justes et prometteuses se trouve dans la Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA).
Après avoir passé quelques années à signer des pétitions, faire des manifestations et des actions de sensibilisation ou de communication tout en observant le monde et les paysages autour de moi continuer de se dégrader, il m’a semblé que la désobéissance civile relevait dès lors d’une nécessité et que soutenir cette action pourrait peut-être ralentir un peu la marche de l’agro-industrie, et provoquer un débat sur celle-ci.
Axel
Moi c’est Axel, j’ai 29 ans.
J’ai grandi dans un quartier populaire en région parisienne, puis au pays basque, chez mon arrière-grand-mère souffrant de la maladie d’Alzheimer.
Ma conscience politique s’est réellement développée à la fac de biologie de Grenoble, et mon constat fut que le capitalisme entraîne une cruelle domination sociale par une poignée de privilégié.es ainsi que la destruction pure et simple des conditions de vie sur terre.
Ce constat déchirant m’a mené à quitter le cursus scolaire que j’avais entamé, pour chercher d’autres manières d’arpenter l’existence avec la détermination de ne jamais renforcer ce système de prédation qui nous englobe.
J’habite maintenant en centre-bretagne depuis 2019, où j’ai participé à la fondation d’un éco-tiers-lieu, avec une dizaine d’autres personnes.
Avec la découverte de cette région et de son tissu économique, il m’a été transmis un sentiment puissant d’injustice envers les travailleur.euses du secteur agricole. Ma détermination à ne pas consentir à la prédation sociale généralisée s’est alors transformée en volonté de faire ce que je pouvais pour infléchir la trajectoire de la politique agricole, dévastatrice des conditions d’existence de la paysannerie et à long terme, de toute l’agriculture. J’ai donc commencé à militer, avec un certain succès, pour empêcher des projets d’élevages industriel records de voir le jour.
Depuis 2019 j’ai beaucoup aidé sur des fermes paysannes en centre-bretagne, je me suis nourri de leurs produits autant que de la vision critique des agriculteurs sur leur secteur professionnel.
Je suis tombé amoureux du travail paysan, de ce milieu particulier où l’entraide est essentielle, où la vie n’est pas si simple et où l’on doit s’adapter aux éléments et au vivant.
Je suis donc entré dans un parcours de formation pour élargir ma compréhension des enjeux liés à la paysannerie, et en faire mon métier. Pas vraiment optimiste, j’essaie encore de me convaincre que ce n’est pas un acte suicidaire et qu’il existe une issue pour des productions paysannes, bien que l’agro-industrie grignote toujours des parts de marché et des filières entières à l’échelle mondiale.
C’est avec tout cela en tête que j’ai participé à l’action de blocage du train de St-Gérand.
Nous avons besoin d’un changement de cap radical des politiques agricoles. Nous avons besoin de purger les instances du pouvoir de la représentation des intérêts privés agro-industriels par leurs lobbys. Nous avons besoin de nombreux paysan.nes pour produire une alimentation saine sans résidus de produits toxiques, sans souffrance animale. Si « on est ce qu’on mange », à l’échelle sociétale nous sommes donc en bien mauvaise posture.


Eli
Je m’appelle Eli.
J’ai soutenu l’action contre l’agro-industrie à Saint-Gérand le 19 mars 2022. À vrai dire, je soutiens toutes les alertes, toutes les critiques, toutes les activistes qui dévoilent la vérité sur l’agro-industrie et participent à la ralentir ou à y mettre fin.
Mes études m’ont introduit à la loi, à la justice, à l’état de droit. On m’a fait faire le tour de qui peut, de qui ne peut pas, de qui décide de ça. On m’a vendu ce système comme étant rationnel, mesuré et à la poursuite de l’intérêt général. Mais quand j’ai vu la terre se faire défigurer et l’eau se faire empoisonner, tous ces principes ne m’ont été d’aucune aide. Ils existent bien mais pourtant ne répondent pas à la réalité, ils en sont extérieurs.
La réalité est que les campagnes que j’ai arpentées ne sont plus des espaces regorgeant de vies. Elles sont des immenses étendues maintenues péniblement sous respirateurs artificiels chimiques.
Je n’ai pas vu des mains, s’afférant à une tâche tantôt pénible mais passionnée. J’ai vu des machines qui n’appartiennent pas à ce que devrait être un monde humain. J’ai vu le labour grossier, j’ai vu les épandages, j’y ai vu de la destruction.
J’ai découvert des plages qui n’auraient pas dues être si vertes.
J’ai été écœuré par l’avilissement de tant d’animaux entassés et broyés.
J’ai croisé des femmes et des hommes à bout de nerfs et de souffle, cherchant le sens de leur travail autant que la rétribution.
Et puis, il y aussi ce que je n’ai pas vu. L’air intoxiqué, les rivières polluées, les suicides. Tout cela se passe dans le plus grand des silences, rendant le danger de mort si acceptable. La voilà la réalité crue. Pas celle d’hier, pas celle de l’autre bout du monde, celle dans laquelle vous et moi nous vivons.
Tout cela arrive malgré le système équilibré de justice qu’on m’a vendu. Ce modèle n’est pas défendable, même à considérer la supposée puissance qu’il octroie. Tout humain de bonne foi devrait se sentir de s’y opposer.
Mais alors que peut faire cet humain quand ces plaintes sont silenciées ? Quand ces recours sont stoppés ? Quand à force d’enquête il se fait menacer ?
Il s’organise. Il trouve des soutiens. Il pousse , il fait évoluer, il rend légitime la résistance à l’inacceptable.
J’ai accordé mon soutien à des personnes qui ont exposé il y a 3 ans la nuisance de ce mode de production industriel, inefficace et mortifère. Je les soutiens dans leur défense d’une paysannerie soutenable, conviviale et bien sûr nourricière. Ce soutien me vaut aujourd’hui d’être accusé, au même titre que ces défenseurs.
Si vous faîtes partie de cette humanité sensée, je vous enjoins à nous aider autant vous le pouvez, afin que notre procès fasse accepter mieux qu’hier le remplacement nécessaire de l’agro-industrie.
Julien
Je suis paysan bio depuis bientôt 20 ans, et je mène un travail institutionnel avec mon syndicat agricole auprès des services de l’État et nos décideurs politiques.
Ce travail auprès des institutions vise à démontrer la nécessité et l’urgence d’amorcer la transition agro-écologique, par le changement du modèle agricole dominant qui va dans le mur.
L’ échec des différents plans mis en place par l’État (Ecophyto, Plan algues vertes, Plan autonomie protéines végétales) est révoltant, car ces plans coûtent des centaines de millions d’euros tous les ans aux contribuables et sont inefficaces. On constate malheureusement une augmentation de la consommation de pesticides, une propagation des algues vertes (maintenant dans la rade de Lorient), et une augmentation des importations de soja des Amériques. C’est un échec cuisant !!
C’est pour ça que j’ai participé à l’action du train, non pas par plaisir, mais pour laisser une planète habitable à mes enfants et aux générations qui suivront…





