Paroles transmises 💬
Nous avons recueilli 12 paroles de personnes qui ont déclarées publiquement avoir participé au bon déroulement de l’action du 19 mars 2022 à St Gérand.
Chaque dimanche jusqu’au procès du 15 décembre, nous vous offrons 4 portraits avec leurs textes sensibles à découvrir.

Alexandra
Je viens d’un autre pays et j’ai grandi entre la ville et la campagne, entre les tours en béton et les champs de blé à perte de vue. Très jeune, j’ai mis les mains dans la terre et aidé mes grands-parents à cultiver leur potager. Ma famille étant précaire lorsque j’étais petite, j’ai rapidement compris le coût de l’assiette et comment ce coût peut être lié à la qualité des aliments qu’on y met. Ces expériences ont façonné mon regard sur le monde et ma sensibilité aux questions sociales et environnementales.
À la recherche d’une forme d’ascension sociale, je suis arrivée à Paris à l’âge de 18 ans. Mon immersion dans la ville a élargi ma vision du monde : j’y ai vu la pauvreté, la malnutrition, le mal-logement et d’autres ravages causés par le capitalisme et le néolibéralisme. Ces rencontres avec des réalités difficiles ont nourri ma conscience citoyenne et m’ont progressivement orientée vers les études liés à l’écologie et le social.
Depuis quatre ans, je vis en Bretagne, où je poursuis ce travail en tant qu’artiste, autrice, photographe et vidéaste. Mon travail se situe à la frontière entre création et témoignage : j’utilise l’image pour raconter, révéler et parfois questionner. Documenter des événements, des gestes ou des luttes fait partie intégrante de ma démarche. Filmer ou photographier n’est jamais neutre pour moi : c’est une manière d’être au monde, d’observer avec sensibilité et de donner visibilité à ce qui reste souvent invisible. Lorsque je capture une action ou un rassemblement, je cherche à rendre perceptibles les dynamiques sociales, les injustices silencieuses et les enjeux écologiques, tout en laissant au public la liberté de se faire sa propre opinion.
Parallèlement, mon engagement s’étend à l’agriculture. Depuis 2020, après mon master en développement durable et en écologie, je me forme pour devenir paysanne. J’ai fait plusieurs formations et beaucoup de bénévolat auprès de paysans et paysannes, afin d’apprendre concrètement les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement.
Aujourd’hui, je vise à m’installer en ferme collective en tant que maraîchère et arboricultrice. Ce parcours me permet de comprendre les réalités du terrain et de m’engager pour un modèle agricole qui respecte les sols, la biodiversité et les personnes qui y travaillent, tout en confrontant les difficultés des petites exploitations face à l’agro-industrie.
Ces deux dimensions – artistique et agricole – se sont croisées le 19 mars 2022, lorsque mon engagement citoyen m’a conduite sur le terrain pour filmer une action de désobéissance civile. Mon objectif était de rendre visible un événement que les médias traditionnels n’auraient pas relayé de la même manière. Ce jour-là, je ne soupçonnais pas que la répression de l’État à l’égard des militants et de moi-même serait aussi forte et, selon moi, disproportionnée.
Gwenn
Moi c’est Gwenn, j’ai 36 ans. Actuellement, je travaille dans la rénovation énergétique pour le grand public. C’est un métier qui me tient à cœur. Sensible aux enjeux environnementaux, le bâtiment est le 2ème secteur le plus émetteur de CO² à égalité avec le secteur agricole. Les scientifiques du GIEC sont formels, chaque émission de gaz à effet de serre non émise dans l’atmosphère a son importance pour atténuer les catastrophes naturelles, et donc sauver des vies.
Si j’ai participé à cette action, c’est parce que l’activité du système agro-industriel me semble extrêmement violente. Les agriculteurs en première ligne sont directement concernés par des endettements de plus en plus difficiles à assumer. Leur santé et celle des habitants voisins sont durement impactées, et ce dans un silence assourdissant.
J’ai grandi dans une maison située à environ 10 mètres du premier champ. Quand j’étais gamin, voir un gros tracteur arriver si proche de la maison faisait partie de mes attractions favorites. Le souci, c’est que quand ils déploient leur système d’épandage, tu comprends vite qu’il ne faut pas rester. Je me souviens bien des milliers d’insectes écrasés sur le pare-chocs avant de la voiture de mes parents, aujourd’hui, je n’en vois plus aucun. Mon père lui, il avait quelques ruches. Aujourd’hui, il n’en a plus aucune. En moins de 24h, plus rien, le calme absolu. Une partie d’entre elles s’était accumulée, sans vie, au pied des ruches. La plupart n’ont jamais retrouvé le chemin de retour, probablement désorientées. Ça m’a beaucoup marqué. Ça a été un élément déclencheur d’une colère profonde. J’ai alors compris que la biodiversité mourrait.
Je n’ai pas de preuve que c’est bien un changement de molécule de pesticide qui est la cause de l’extinction des abeilles mais aujourd’hui, je pense que l’agro-industrie ne maitrise plus rien des conséquences des épandages qui se cumulent dans nos sols, dans nos rivières et dans nos organismes. Ils profitent de la complexité et le coût des études à mener, notamment sur les effets cocktails, pour continuer comme si de rien n’était, en avançant en marche forcée, avec des œillères. Sauf que pendant ce temps-là, des familles souffrent, des gens meurent, le vivant meurt. Je ne comprends pas comment, en 2025, il est encore possible d’épandre des pesticides sur des terres si proche des habitations, alors même qu’il y a une demande croissante de terre pour l’agroécologie qui pourrait par exemple devenir prioritaire en passant par la SAFER.
Ils génèrent une violence dont ils n’ont même pas idée, et se protègent notamment grâce au verrouillage systémique qu’ils ont pu soigneusement mettre en œuvre ces dernières décennies. Les institutions sont devenues impuissantes, nos politiciens préfèrent éviter de se mettre à dos des secteurs qui pèsent fort économiquement. En attendant, ils fuient leur responsabilité, pendant que le tissu social et environnemental se dégrade significativement.
Nous n’avons pas le pouvoir, mais nous pouvons apporter l’espoir, et ce par différents moyens. C’est pourquoi j’ai décidé de faire ce qui me semble juste, et de pratiquer la désobéissance civile non violente.


Marie
– Parce que le système agricole mis en avant ne permettra pas aux générations futures de se nourrir,
– Parce que cultiver les terres doit se faire pour nourrir les populations avec bon sens et pas au nom d’une productivité à tout prix,
– Parce que l’agro-industrie menace la paysannerie.
Je pense que cette action est nécessaire.
Depuis des années les scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences liées aux pratiques agricoles actuelles. Que ce soit pour la santé des individu.e.s ou pour la sauvegarde de l’environnement, nous ne pouvons pas laisser le système agro-industriel s’accaparer le droit de décider de l’usage des sols et des manières de cultiver.
Mon grand-père rentrait du champ couvert du « produit jaune ». Après ça il était bien malade nous racontait-il. Depuis, c’est mon père qui a pris le relais. Il s’est installé en agriculture biologique et c’est en me promenant dans les vergers que j’ai voulu faire ce métier à mon tour. Quel beau métier que de nourrir les gens avec des produits sains à des prix accessibles. Et se métier, pour moi, va de paire avec le respect de la nature.
Je veux défendre ma région contre les méfaits d’un système qui appauvri les sols et fournit du travail bien souvent précaire. Via l’arrêt du train de céréales, ce sont les schémas de l’agro-business que nous pointons du doigt. Il faut stopper cette machine infernale qui nous entraîne droit dans le mur. Si ni les voix des scientifiques, ni les politiques, ni la justice ne se font entendre. Il ne reste plus que l’action directe pour stopper l’agro-industrie et mettre en place une agriculture paysanne territorialisée qui produise au service des personnes et de la nature et pas à leur détriment.
François
Moi aussi, j’ai participé, à ma manière, à cette action de désobéissance civile.
En 2021, année de la naissance de mon premier petit fils, j’ai eu un choc qui m’a ouvert les yeux quand un projet de poulailler industriel a voulu s’implanter sur la commune voisine.
Durant cette période, j’étais encore en exercice en bureau d’étude à coordonner la rédaction d’études d’impact pour des projets d’énergies renouvelables. Les études d’impact, c’était mon métier. Lorsque j’ai ouvert le dossier de ce poulailler industriel, je me suis rendu compte avec effroi que pour ce qui est de l’agro-industrie, l’État et ses services avaient renoncé à protéger les populations, la ressource en eau, la qualité de l’air et nos espaces de vie. L’étude d’impact était vide et manifestement de mauvaise foi et cela ne pouvait advenir qu’avec la complicité des services de l’État. Ce laissé-faire nous coûte aujourd’hui d’être devenue la région française où se concentre plus de la moitié de la production nationale porcine et dans une proportion moindre la première région productrice de volailles industrielles ; avec les conséquences désastreuses du cumul des effets de ces installations sur l’eau, sur l’air, sur les terres ici et ailleurs.
L’agriculture dans sa version industrialisée n’est plus pilotée aujourd’hui que par des grands groupes qui ne défendent que les intérêts de leurs actionnaires. Faute de contre-pouvoir, cela nous mène à la catastrophe écologique, sociale et économique.
Ce modèle est une impasse pour l’ensemble du vivant en Bretagne et ailleurs comme le souligne dans ses rapports le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan qui nous alerte sur la nécessité d’adopter un scénario dit de « rupture » où l’agro-écologie et la sobriété dominent pour atténuer l’inévitable choc hydrique en 2050.
Ce qui me saute aux yeux aujourd’hui, c’est que ma génération a échoué à transmettre un monde vivable aux générations suivantes. Pour ma part, je refuse cette passivité coupable et le déni à voir les réalités qui sabordent notre avenir.
En tant que citoyen soucieux de notre devenir commun, et après l’échec des débats publics à peser sur les décisions de l’État, je comprends qu’aujourd’hui, il devient nécessaire d’alerter et d’agir par la désobéissance civile non-violente. Je vois cette forme d’action comme de la légitime défense. Je soutiens cette action, pour nous vivants aujourd’hui et pour celles et ceux qui nous suivent.





