Le Tribunal Judiciaire de Lorient à l’écoute durant les dix heures d’audience
Cette journée est la tribune politique que nous attendions pour faire suite à l’action du 19 mars 2022.
Avertissement : le récit qui suit est une retranscription imparfaite. Les mots attribués aux différentes personnes sont, au mieux, proches de la réalité mais ne peuvent pas leur être attribués formellement. Merci de votre compréhension. Toutes formes d’enregistrement est interdite en salle d’audience.
À 9h15, la salle d’audience est déjà pleine de personnes venues en soutien. Bon nombre n’ont toutefois pas pu entrer et s’en retrouve au village militant.
La Présidente est entourée de 2 assesseures. Ce sont ces 3 magistrates qui seront amenées à prononcer le verdict.
En face d’elles, les 12 prévenu.e.s, leurs 3 avocats et aussi les 3 avocats des parties civiles. Les 5 témoins des prévenu.e.s se présentent puis sont tenus dans une pièce à l’écart pour ne pas être influencés par le rappel des faits.
Il s’agit de Inès Léraud, Alix Levain, Pierre Philippe, Jacques Caplat et Sylvain Ly.
La Présidente lit le rappel des faits selon l’enquête judiciaire qui a duré plus de 2 ans. Durant ce temps d’enquête, ont été menées :
- des identifications à partir des photos et vidéos diffusées après l’action du 19 mars 2022,
- des mises sous écoutes téléphoniques,
- des perquisitions selon des protocoles anti-terroristes,
- des géolocalisations à partir des téléphones portables,
- des convocations en gendarmerie pour les 20 personnes ayant déclarées « avoir participées au bon déroulement de l’action« ,
- des mises sous contrôles judiciaires avec interdictions de communiquer, de manifester, …
- des demandes de prélèvements d’ADN,
- des confiscations de matériel (téléphones, ordinateurs, jamais rendu à ce jour),
Dans cette enquête, il est reconnu que le train a été arrêté selon le protocole de la SNCF et qu’aucune mise en danger d’autrui en a découlé puisque le mur construit sur la voie a été érigé postérieurement à l’arrêt du train.

La Présidente tente ensuite une série de questions sur l’organisation de l’action. Le premier prévenu précise avec calme et une certaine dignité qu’il ne souhaite pas répondre à des questions portant sur l’organisation et qu’il exerce ainsi son droit au silence pour ce sujet.
Comme pour les autres prévenu.e.s qui viendront après lui, il demande toutefois à faire une déclaration au Tribunal.

Les onze prévenu.e.s se succèdent à la barre. Chacun, chacune, fait une déclaration personnelle et vibrante de leurs choix de vie et de leurs engagements militants. Parmi les 12 personnes prévenues, plus de la moitié est impliquée dans la profession agricole.



A aucun moment la Présidente n’a coupé la parole aux prévenu.e.s qui ont pu faire leur déclaration dans de bonnes conditions d’écoute.
Après les 12 déclarations faites à la barre, la Présidente fait entrer un par un les 5 témoins (afin qu’ils et elles n’entendent pas le témoignage des autres).
Inès Léraud vient à la barre et après avoir juré de dire toute la vérité, déroule son témoignage dont nous avons noté quelques extraits.

« Après la parution de ma bande dessinée d’enquête “Algues vertes, l’histoire interdite”, d’un article dans le journal Basta ! Et d’un autre dans le journal d’investigation Splann ! j’ai essuyé trois procédures en diffamation, de la part de Christian Buson, consultant pour les industries agroalimentaires ; de Jean Chéritel, PDG d’industries agroalimentaires, et de Philippe Bizien, l’un des plus importants éleveurs de porcs français et lobbyiste du secteur porcin.
Aucune des audiences n’a eu lieu, soit parce que les plaignants se sont désistés quelques jours avant l’audience, c’est le cas de Christian Buson et de Jean Cheritel, soit parce qu’il y avait un vice de procédure.
En d’autres termes, ces procédures n’étaient pas sérieuses, elles n’étaient pas vouées à gagner, c’étaient des procédures bâillons destinées à me faire taire.
Le 28 janvier 2021, alors qu’aurait dû avoir lieu l’audience qui m’opposait à Jean Chéritel, (désisté), ma page Wikipédia annonçait que j’étais morte.
Pour ces 3 plaintes, mon éditeur ou mes rédactions ont dû payer des frais de défense importants. J’ai dû mobiliser du temps et de l’énergie que je n’ai pas consacrés à mes enquêtes. »
Inès Léraud termine son exposé en insistant sur les moyens de s’exprimer qui disparaissent et traduisent d’une situation d’omerta.
L’un des avocats des parties civiles pose alors une question à Inès Léraud : « La liberté d’expression, d’après vous, est-elle relative ou absolue ?«
Inès Léraud répond qu’elle ne comprend pas la question dont les réponses viennent d’être exposées, en quoi le travail journalistique était empêché aujourd’hui par les pratiques de l’agro-industrie et que, sur les sujets sur lesquels elle travaillait, il fallait tout dire.
Alix Levain est ensuite invitée à la barre pour faire part de son témoignage.

Elle se présente, chercheuse au CNRS, sociologue post-doctorante à l’INRA sur les questions environnementales et avec un focus particulier sur la question agricole.
Elle relève une série de constats qu’elle a pu dresser au cours de ses travaux :
- les avis exprimés par les populations sur les choix de société et qui sont en lien avec l’agriculture sont peu suivis d’effets en terme de décisions,
- les tensions sont fortes dans le débat public sur ces questions,
- durant l’enquête approfondie qu’elle a réalisée sur le littoral, elle constate un abandon de certaines pratiques (ostréiculture, …) faute des pouvoirs publics de leur garantir de bonnes conditions d’activité,
- une faiblesse des réponses émanant des politiques publiques,
- les condamnations multiples de l’Etat,
- les marges de manœuvre très réduites pour la société civile,
- une perte de confiance vis-à-vis de l’action publique.
Alix Levain termine son exposé en insistant sur l’épuisement des moyens d’expressions pour la société civile et les réponses rares et en deçà des enjeux de la part des instances décisionnaires.
Pierre Philippe vient alors à la barre pour témoigner. Ce médecin urgentiste était en exercice à Lannion et il vient témoigner de l’expérience professionnelle qu’il a vécue quand il était encore en exercice.

Il reprend la liste des faits : « Aujourd’hui retraité, je n’oubliera pas une de mes premières gardes en tant que médecin urgentiste au CHU de Lannion. En juin 1989, un joggeur de 26 ans est retrouvé mort dans un amas d’algues vertes. L’odeur des algues empêche le jeune médecin de déterminer la cause du décès et il ne recevra jamais les résultats de l’autopsie. Ayant grandi dans la région, j’ai vu les premières marées d’algues vertes attaquer le littoral dans les années 70. Une prolifération due à l’augmentation des nitrates dans les cours d’eau, causée par l’industrialisation agricole, je me réfère là aux études de l’IFREMER.
Dix ans après la mort du jeune sportif, les urgences accueillent un ramasseur d’algues dans un état de mal convulsif, trouvé précisément au même endroit. Je fait alors le lien entre les deux événements et alerte les autorités sanitaires (la DDASS) sur l’éventuelle intoxication à l’hydrogène sulfuré (H2S) rejeté par les algues en décomposition. Il n’y a pas de suite de la part de cette administration.
Nouvel épisode en 2008. Une vétérinaire perd ses deux chiens dans les algues de la baie d’Hillion, près de Saint-Brieuc. L’été suivant, un cavalier perd connaissance au même endroit où le joggeur et le ramasseur d’algues ont été retrouvés. Son cheval meurt sur le coup. La conjonction de lieu, la mort simultanée des chiens. Cela ne pouvait qu’être toxique, provenir des gaz inhalés et donc des algues. C’était une évidence mais il fallait la démontrer.
Avec le propriétaire du cheval, nous décidons alors de faire analyser les tissus du cheval. Mais la démarche ne plait pas à tout le monde. Alertée par son autorité de tutelle et la préfecture, la direction de mon hôpital me met en garde et m’invite à la retenue. Je décide alors de communiquer l’affaire aux médias. L’autopsie du cheval révèle un très fort taux d’H2S et prouve l’intoxication aux algues vertes. Parler aux médias était la seule manière de faire avancer les choses. Un jour ou l’autre, il y aurait eu des enfants touchés.
Politiquement et médiatiquement, cette initiative est un coup de tonnerre. Plusieurs ministres font le déplacement. Un plan gouvernemental de lutte contre les algues vertes s’en suivra, puis un second. Pour ma part je me suis toujours attaché à ne jamais dévier du plan médical. Je ne me suis impliqué dans aucune association. En 2013, j’ai publié un article paru dans la revue scientifique « Les Annales françaises de Médecine d’Urgence ». »
Pierre Philippe conclut en déclarant qu’il comprend les citoyens présents ici. Oui, les motifs des prévenu.e.s visent à agir sur ces constats.
Jacques Caplat vient à son tour à la barre à l’invitation de la Présidente.
Agronome et ethnologue, Jacques Caplat est aussi un conférencier et un écrivain. Il a pu intervenir auprès du Ministère de l’Agriculture et auprès d’autres instances en lien avec l’agriculture.
« J’apporte mon témoignage de ce que je constate sur la question agricole. Pour ne pas être influencé par le détail de l’action dont il est question aujourd’hui, je me suis abstenu de me renseigner sur le sujet avant de venir vous présenter mon témoignage. Je m’attache à vous présenter la connaissance que j’ai de l’agronomie et du système organisationnel de l’agriculture .«
Jacques Caplat fait alors un exposé brillant où il précise que le modèle agricole dominant aujourd’hui est loin d’être le seul modèle existant pour pratiquer une agriculture nourricière. Il fait partie des 15 modèles agricoles que l’on dénombre dans le monde et c’est le seul qui est basé sur la notion de « culture pure » qui repose sur un concept mathématique. Cette forme d’agriculture suppose un apport constant d’eau, d’engrais et de pesticides pour obtenir son meilleur rendement. Ceci permet d’obtenir des produits standardisés adaptés à l’industrie et de spécialiser des productions agricoles selon les territoires. Ce système agricole n’a pu émerger que parce que l’Europe bénéficiait jusque là d’un climat le permettant. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce modèle est en train de s’écrouler. Il y a urgence à proposer autre chose. « J’ai agit au sein des Ministères mais je me rends compte que finalement, rien ne bouge.« .

Une magistrate assesseure pose alors une question à Jacques Caplat « ça bouge tout de même, pour les talus par exemple ?«
Jacques Caplat répond qu’il y a eu un mouvement vers la bio. Qu’on pouvait sentir qu’il allait falloir aller vers autre chose. Puis, sont venues des années de régressions. Le décret d’application de la loi sensées protéger les haies permet, par simplification, d’en accélérer la destruction avant replantation… Le plan Ecophyto 1 se donnait pour objectif de baisser de 50% l’usage des pesticides en France. Finalement, le chiffre n’a pas baissé mais augmenté et le plan Ecophyto 3 s’abstient même de fixer des objectifs.
« Dès lors, je comprends que certains choisissent des modes d’actions hors de la légalité quoique non-violents »
Sylvain Ly est le dernier témoin à être entendu par le Tribunal.
Sylvain Ly est directeur stratégie & développement au bureau d’étude Le BASIC qui a publié en 2024 une étude sur la création de valeur et les coûts sociétaux du système alimentaire français.
Le village militant en soutien aux prévenu.e.s


















Les
